Les sociétés secrètes face à Vichy : la répression de la franc-maçonnerie à Mareil-Marly
En août 1940, le régime de Vichy promulgue une loi dissolvant les sociétés secrètes, ciblant notamment la franc-maçonnerie. À Mareil-Marly, comme partout en France, les fonctionnaires doivent jurer n’y avoir jamais appartenu. Si la majorité du conseil municipal obéit, deux hommes refusent : Louis Piard, au nom de la liberté de conscience, et Joseph Bourgineau, qui finit par céder. Exclu pour son opposition, Piard sera réhabilité à la Libération et deviendra maire. Retour sur un épisode méconnu de la Résistance locale, à travers des archives inédites.
-
En août 1940, un rapport commandé par le Maréchal Pétain est rédigé sous l’égide d’Adrien Marquet (ministre secrétaire d’Etat à l’intérieur) et de Raphaël Alibert (garde des sceaux, ministre secrétaire d’Etat à la justice). Ses conclusions insistent sur le danger des organisations à caractère occulte présentes sur le territoire français : « Aucun gouvernement ne peut admettre, et dans les circonstances actuelles moins que jamais, l’existence de groupements poursuivant une activité clandestine ou secrète. Il serait totalement inadmissible que l’œuvre entreprise en vue du redressement national pût être combattue par des organisations d’autant plus dangereuses qu’elles restent cachées, qu’elles recrutent un grand nombre de leurs membres parmi les fonctionnaires, et que leur activité tend trop souvent à fausser les rouages de l’Etat et à paralyser l’action du Gouvernement. Il apparaît donc indispensable, d’une part, de dissoudre tous les groupements ou associations à caractère secret et d’en interdire la reconstitution ; d’autre part, d’exiger de tous ceux qui sont investis d’une fonction publique un engagement d’honneur attestant qu’il n’appartiennent pas et n’appartiendront jamais à une pareille organisation. »
Ce rapport entraîne la promulgation de la loi dite du 13 août 1940, inscrite le lendemain au Journal officiel. Elle acte la dissolution des sociétés secrètes, et notamment celle de la franc-maçonnerie qui n’est jamais explicitement nommée (article 1). Les biens mobiliers et immobiliers de ces associations sont placés sous séquestre et le produit de leur liquidation est versé à l’assistance publique ainsi qu’à divers bureaux de bienfaisance (article 3). Une peine d’emprisonnement allant de six mois à deux ans ainsi qu’une amende de seize à cinq mille francs sont prévues contre tout individu ayant participé au maintien ou à la reconstitution de ces associations (article 4). L’Etat assure le respect de cette loi en visant particulièrement les fonctionnaires : « Nul ne peut être fonctionnaire, agent de l’Etat, des départements, communes, établissements publics […] s’il ne déclare pas sur l’honneur, soit ne jamais avoir appartenu à l’une des organisations définies à l’article 1er, soit avoir rompu toute attache avec elle ; s’il ne prend l’engagement d’honneur de ne jamais adhérer à une telle organisation, au cas où elle viendrait à se reconstituer. La déclaration et l’engagement prévus par le présent article sont constatés par écrit. Quiconque aura fait une fausse déclaration sera déclaré démissionnaire d’office et puni des peines prévues à l’article 4. Quiconque aura manqué à cet engagement sera relevé de ses fonctions et la peine sera portée au double. » (article 5)
A Mareil-Marly, l’ensemble de l’équipe municipale se plie aux injonctions de Vichy, notamment le Maire, André Cayrol, qui signe sa déclaration le 16 août 1941 : « Je soussigné, déclare sous la foi du serment, n’avoir jamais appartenu, à quelque titre que ce soit, à l’une des Sociétés suivantes : Grand Orient de France, Grande Loge de France, Grande Loge Internationale du Droit Humain, Société Théosophique, Grand Prieuré des Gaules, à l’une quelconque des filiales desdites sociétés ou à toute autre société visée par la loi du 13 août 1940, et m’engage sur l’honneur à ne jamais en faire partie, au cas où elles viendraient à se reconstituer directement ou non. »
-
-
Le 26 août, toutes les déclarations sont envoyées à Marc Chevalier, préfet de Seine-et-Oise, à Versailles. La liste des signataires les accompagnant relève que deux membres du Conseil municipal ont refusé de remplir leur déclaration respective : Joseph Bourgineau et Louis Piard.
-
-
Quelques semaines plus tard, le 12 septembre, le préfet accuse réception des documents souscrits mais souhaite connaître les raisons ayant poussé les deux conseillers à s’abstenir.
-
-
Louis Piard est dans l’obligation de rédiger une déclaration manuscrite explicitant son refus le 18 septembre : « Je suis partisan de la liberté de conscience contre toute persécution et je me refuse à donner la signature que vous me demandez. » De son côté, Joseph Bourgineau cède aux pressions et rédige sa déclaration le lendemain. Le 25 septembre, un arrêté est pris par le préfet de Seine-et-Oise à l’encontre de Louis Piard, le démettant immédiatement de ses fonctions. Le conseiller municipal prend acte de cette décision et signe le document le 1er octobre 1941 avant de quitter la mairie de Mareil-Marly.
-
-
Le retour en grâce des deux signataires réfractaires a lieu le 27 avril 1944, à quelques mois de la Libération. Le registre des délibérations confirme l’organisation d’une réunion publique en mairie afin de procéder à la formation du comité local de libération destiné à remplacer le conseil municipal en exercice. Louis Piard en devient le président et Joseph Bourgineau le vice-président. Finalement, ils sont respectivement désignés Maire et premier adjoint de la commune le 3 septembre.
-