De la lueur du foyer à l’ombre des barbelés : le cas des prisonniers de guerre de Maurecourt

Actualité | Publié le 10/01/2025

À Maurecourt, la Seconde Guerre mondiale a laissé des traces indélébiles. Comment la commune a-t-elle vécu l'Occupation ? Comment a-t-elle géré la question des prisonniers de guerre ? Une plongée dans l'histoire locale, à travers les archives communales.

  • L’homme au cœur de la propagande de Vichy

    « Les chefs de demain seront… selon que vous opterez pour la vie saine, sobre, pure… qui, sans renoncer au bon verre de vin… vous donnera de beaux enfants. » peut-on lire sur les tracts de propagande distribués aux Maurecourtois sous l’Occupation allemande. Ces imprimés sont un moyen de propagande parmi tant d’autres pour promouvoir les valeurs du régime de Vichy, résumées par la devise « Travail, Famille, Patrie ». Cette campagne de communication massive vise aussi bien les enfants que les adultes dans tous les aspects de leur vie quotidienne.

    Après la défaite de juin 1940, la France connaît une propagande d’un ordre nouveau où la figure de l’homme est fortement idéalisée. À la tête de la famille, l’homme doit se maintenir en forme et être un exemple pour ses enfants. Activités sportives, instruction, soin de ses proches et travail rythment son quotidien. L’homme, au-delà de ses actions, se doit aussi d’être sage, courageux, fort, discipliné, responsable et incarner le nouvel élan de la « Révolution nationale ». Les tracts font partie des outils idéaux pour diffuser ces valeurs, d’abord auprès des maires du département de Seine-et-Oise, dont Maurecourt fait partie, puis directement auprès de la population.

    Que ce soit en chef de famille, en travailleur acharné ou en héros de la patrie, l’homme aux qualités physiques et morales repensées, sert à véhiculer l’image d’une France nouvelle. Pourtant, que devient cette figure lorsque, absente des foyers, elle se retrouve emprisonnée ?

  • Tract « Futurs chefs de familles », Archives communales de Maurecourt, 1H29

  • Le prisonnier de guerre, un outil au service du Maréchal Pétain ?

    Dès les premiers mois d’occupation, le Gouvernement met en place un recensement systématique des prisonniers de guerre. Les mairies sont sollicitées afin de faire connaître les noms des hommes appartenant à des familles se trouvant dans des situations « particulièrement émouvantes ». Plusieurs chefs d’exploitations agricoles et employés municipaux domiciliés à Maurecourt sont détenus. Les employeurs sont dans l’obligation d’accompagner leurs demandes de libération d’un certificat de travail, comme en atteste la lettre du Préfet de Seine-et-Oise, Robert Billecard, envoyée aux maires du département le 6 août 1940 : « De nombreuses demandes parviennent chaque jour, en vue de la libération de prisonniers de guerre. Or, il résulte d’instructions récentes de l’Autorité Militaire allemande, que les demandes de cette nature ne sont examinées que quand il s’agit de personnes occupant des services publics ou d’utilité publique importante. Toutes les demandes de cette nature doivent être accompagnées d’un certificat de l’employeur du prisonnier. »

  • Carte officielle de quêteur, Archives communales de Maurecourt, 1H30

    Parallèlement, des campagnes de collectes de fonds sont organisées par les communes dès décembre 1940. Les quêteurs, munis de leur carte officielle, ont l’interdiction de démarcher les administrés sur la voie publique et ne sont autorisés qu’à collecter de l’argent ou des vêtements.

  • A l’échelle nationale, le régime de Vichy lance une grande collecte en août 1941 à travers la diffusion d’un burin du Maréchal Pétain par Pierre Gandon, prix de Rome. Les fonds recueillis sont répartis entre la Famille du Prisonnier de Guerre (section du Secours National) et le Comité Central d’Assistance aux Prisonniers de Guerre. Deux versions sont commercialisées : une édition de luxe limitée à 500 épreuves sur parchemin (1 500 francs) et une édition nationale sur papier de Chine (250 francs). Le Service de Diffusion du Portrait du Maréchal Pétain en fait la description suivante : « L’artiste a campé un Pétain calme, sûr de lui, dominant les événements et les hommes, un Chef, le seul Chef de tous les Français. ».

  • Souscription pour la diffusion du portrait du Maréchal Pétain, 1941, Archives communales de Maurecourt, 1H33

  • Ces diverses collectes permettent aux comités locaux communaux de confectionner des colis destinés à leurs prisonniers. Ces envois contiennent principalement des aliments non périssables. Un certain contingent de denrées telles que du pain, des conserves de viande ou de poisson, du sucre, du chocolat, du tabac et des cigarettes est mis chaque mois par le Gouvernement à la disposition des œuvres ou comités s’occupant de la confection de colis individuels par l’intermédiaire de la Croix-Rouge française (zone libre) et du Comité Central d’Assistance aux Prisonniers de Guerre (zone occupée).

  • Parfois, les colis peuvent contenir des « livres récréatifs » ayant été validés par les Commissions du Livre. Ainsi, les romans annotés, d’espionnage ou encore jugés « malsains ou déprimants » sont proscrits et automatiquement remplacés. Dans ce sens, deux listes officielles sont publiées : celle des livres autorisés (Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Madame Bovary de Gustave Flaubert ou Le Rouge et le Noir de Stendhal) et celle des livres interdits (La Condition Humaine d’André Malraux, A l’Ouest, Rien de Nouveau d’Erich Maria Remarque ou Terre des Hommes d’Antoine de Saint-Exupéry). Des tracts, imprimés par le Comité d’Assistance aux Prisonniers de Guerre, sont quelquefois ajoutés à l’intérieur des colis. Ils présentent une photographie du Maréchal Pétain accompagnée de la citation « Il faut que nos fils en captivité puissent éprouver l’affection de la nation tout entière et la sollicitude collective qui veille sur eux. » Si les colis font l’objet d’une surveillance accrue avant leur envoi, le coupon-réponse du destinataire est prérédigé et ne permet aucune communication directe avec l’expéditeur.

  • A leur libération, les prisonniers sont confrontés à la problématique de leur réintégration dans la société et, notamment, leur réinsertion professionnelle. A cet effet, le Commissariat Général aux Prisonniers de Guerre met en place un recensement professionnel et publie plusieurs tracts, dont l’affichette « Et lui ? ». A gauche, un ouvrier travaille une pièce de métal tandis qu’un paysan bêche sa terre sur la droite. Au centre, un soldat torse nu et inactif arbore un regard triste. Sa forme spectrale renvoie à l’idée qu’un prisonnier ne doit pas hanter sa famille mais travailler et être utile à sa patrie. Par conséquent, son retour à la vie civile signifie œuvrer au rétablissement de la nation car « un pays qui n’oublie pas ceux qui souffrent pour l’avoir servi est digne de tous les redressements. »

  • Entre réhabilitations et disparitions : le devoir de mémoire

    Alors que certaines réintégrations facilitent le retour à la vie normale pour de nombreux prisonniers, d’autres connaissent des destins plus anecdotiques. C’est le cas de Kléber Vasseur, résistant des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI). Déporté au camp de concentration allemand de Mauthausen en mars 1944, il continue la lutte contre l’Occupant dès son retour en France la même année. Expert en sabotage, il meurt le 26 août 1944 après s’être attaqué à des chars allemands à la grenade, rue de Pontoise à Maurecourt. Son sacrifice contribue à la libération de la commune, trois jours plus tard, le 29 août 1944 par les troupes américaines en « la libérant du joug allemand, subi depuis quatre ans ». Les monuments aux morts, les cérémonies et tout autre acte symbolique en hommage aux prisonniers de guerre font partie intégrante du devoir de mémoire. Ils témoignent, à leur façon, de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’échelle locale.

  • Photographie de Kléber Vasseur

    Biographie de Kléber Vasseur

    Kléber Vasseur, résistant originaire de Bruay-sur-l’Escaut (Nord), est un membre actif des Forces françaises de l’intérieur (FFI) en Seine-et-Oise. Le monument aux morts ainsi qu’une rue de Maurecourt portent son nom, en hommage à son dernier acte héroïque du 26 août 1944, lorsqu'il s’attaque à des chars allemands à la grenade, rue de Pontoise. Reconnu « Mort pour la France », il reçoit la Médaille militaire et la Croix de guerre avec palmes.